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DOROTHÉE MEILICHZON
Vincent Grégoire 07.09.21

L'avenir de la décoration d'après Dorothée Meilichzon

Interviews

Le monde entier a connu une année et demie très compliquée. Comment la Covid-19 a t-elle impacté votre travail ?

Malgré la Covid-19, j’ai toujours eu beaucoup de projets, en France comme à l’étranger. Je travaille actuellement sur un hôtel en Corse, une boulangerie à Paris dans le 9e arrondissement, ou encore « Crème » une boutique mono-produit autour du cookie, qui a été créée à Londres et qui continue de se développer à Paris. Je travaille aussi sur un projet d’hôtel au Portugal, et un autre à Saint Moritz qui devrait ouvrir fin 2022.

Ce qui a surtout changé pour nous, c’est de travailler à distance avec des clients que l’on n’a jamais vus.Nous passons moins de temps à voyager pour nous rendre sur le chantier du fait des contraintes sanitaires et nous consacrons donc plus de temps sur la partie créative de notre métier.

Quel est l’état d’esprit des clients en ce moment ? Y-a-t-il une envie de douceur, d’humanité, d’intime, de convivialité ?

De notre côté, oui. Du côté de nos clients en hôtellerie, ils sont moins sensibles à ça et sont surtout en quête d’efficacité de notre part.

La Covid-19 n’a pas trop influencé les briefs ; Nos clients ne nous demandent pas de créer des installations adaptées aux conditions sanitaires actuelles. Ils pensent qu’elles vont disparaitre dans les années à venir. En revanche, ils veulent que l’on fasse des infrastructures « instagramables », comme des cabinets de curiosité. J’ai réalisé une grotte de coquillages à l’hôtel Montesol à Ibiza qui fonctionne très bien.
Les clients sont sensibles aux petites idées anecdotiques et nous ça nous amuse beaucoup. Ça nous permet d’être créatif, moins standard, de faire des concepts étonnants qui seront repartagés sur les réseaux sociaux.

Quelles sont les matières, couleurs et obsessions du moment ?

Nous, on est très jaune en ce moment, mais les clients ne demandent pas trop de couleurs ou de matériaux spécifiques. Ils veulent plutôt que l’on s’adapte aux lieux dans lesquels on travaille. Je travaille par exemple sur un projet à Saint Moritz. On joue avec le côté intemporel un peu vieillot du lieu. Il y a un charme ancien, presque ringard qu’on aime beaucoup et avec lequel on joue. On essaye de raconter des histoires à partir de l’atmosphère déjà présente, et c’est comme ça que l’on parle à nos clients.

Il y a aussi un réel éveil écologique ! Nos clients sont très axés sur le zéro-plastique, et nous y sommes sensibles également. On essaye de travailler avec des meubles qui n’ont pas trop de colle par exemple, d’utiliser les matières les plus naturelles possibles.

Que constatez-vous sur l’évolution de la décoration ces dernières décennies, et encore plus post-covid ?

Je me demande quand on va arrêter de faire du Beau. J’ai eu envie de faire ce métier dans les années 90, époque où les installations devaient avant tout être fonctionnelles. Maintenant, tout doit être beau, tout se ressemble, c’est très universel. Ça rassure sûrement les gens, mais j’ai hâte de retourner vers quelque chose de plus osé.

Les marques se sont globalisées. Avant elles avaient leur patte, leur identité. Dernièrement, tout s’est uniformisé. Le luxe reprend les codes du bas de gamme ; le bas de gamme reprend les codes du luxe. On voit des tables qui valent 10 000 €, alors qu’elles auraient pu en coûter 200.

Quand je regarde les couvertures des vieux catalogues, comme ceux qu’Ikea a ressorties récemment, avec des canapés en patchwork sur les couvertures, je trouve ça super ! Aujourd’hui, on a envie de reprendre des risques, quitte à être sur le fil du rasoir du n’importe quoi. On essaye de bousculer nos clients, mais la période rend tout cela compliqué. Ce n’est pas dans l’air du temps de changer de décor, et puis avec la grosse crise que l’on vient de vivre, on nous demande de faire du confortable.

Vers quoi souhaiteriez-vous évoluer aujourd’hui ?

J’aimerais faire du décor d’opéra, ou faire un vaisseau spatial ! Quelque chose qui détonne vraiment.
J’ai envie de folie, et là où la mode peut se le permettre, pour nous c’est plus compliqué parce qu’on crée dans la durée. Ce n’est pas éphémère.

Moi, c’est ce qui me manque. J’essaye d’en parler avec les clients, et ils comprennent mais ne sont pas forcément prêts pour l’instant.

Je pense qu’il faut valoriser l’audace sur le beau, c’est ce que les gens recherchent aujourd’hui. Dans ma génération, il y a des personnes très créatives, et pourtant on fait tous la même chose, parce que c’est ce qu’on attend de nous.

Mettre les gens dans l’inconfort, ce n’est pas mon truc ; mais faire quelque chose d’intéressant, auquel on ne s’attend pas, ça, ça me plait !

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